Abstract:
Dans une ère où chacun réinterprète la durabilité à sa manière — entre marketing territorial, blanchiment d’image institutionnelle et inflation discursive — nombre de projets urbains se voient qualifiés de « durables » sur la seule base de dispositifs technologiques standardisés ou de mises en scène paysagères déconnectées des dynamiques sociales et territoriales. Le mot « durable » devient alors un argument promotionnel pour légitimer des projets immobiliers ou territoriaux en s’appuyant des signaux écologiques de surface, sans aucune inscription réelle dans les dynamiques territoriales, les aspirations des habitants, ni les cultures locales d’ancrage. »
Cette logique d’éco-blanchiment s’inscrit dans la prolifération de référentiels d’évaluation élaborés principalement dans les pays du Nord, qui s’appuient massivement sur des indicateurs quantitatifs normatifs — tels que le taux de couverture photovoltaïque, le pourcentage de bâtiments à énergie positive, la densité de dispositifs de gestion automatisée, ou encore la quantité annuelle de déchets compostés — pour qualifier un projet. Or, ces approches, à force de complexifier l’évaluation à travers des batteries d’indicateurs techniques, finissent souvent par être délaissées par leurs propres concepteurs, faute de données disponibles, de moyens humains ou financiers suffisants, ou en raison de leur lourdeur d’application. Ces approches, fondées sur des métriques techniques et des seuils de performance standardisés, peinent à appréhender la complexité des contextes locaux, notamment dans les pays en développement où les ressources, les infrastructures et les cultures territoriales diffèrent profondément. Peut-on raisonnablement évaluer un quartier saharien à travers son taux de végétalisation des toitures ou sa production énergétique annuelle, alors que les habitants doivent faire face à un accès très limité à l’eau potable, à l’augmentation de la température moyenne, à la forte pression sur les infrastructures, les équipements urbains et le transport public, à l’explosion des bidonvilles et villes-dortoirs, etc. ?
C’est dans ce contexte que s’inscrit cette thèse, en proposant une approche alternative, qualitative, située et pragmatique, à partir du cas du quartier de Tafilelt dans la vallée du M’Zab (Algérie) — premier projet urbain Saharien qualifié de « durable » à l’échelle nationale et internationale. Si cette reconnaissance est fondée sur un récit valorisant (gouvernance participative, traitement écologique, écosystème social exemplaire), elle dissimule des dysfonctionnements persistants : processus décisionnel centralisé, absence réelle de production solaire, inexistence de traitement des eaux usées, dépendance aux infrastructures de l’ancien ksar de Beni-Isguen pour les services essentiels, et difficultés d’accès à l’eau, et aux transports réguliers pour une partie des habitants. Ces constats, loin de décrédibiliser le projet, soulignent la nécessité d’une évaluation approfondie, constructive et adaptée au contexte.
La méthodologie repose sur un corpus croisé combinant une revue critique des référentiels internationaux, une observation participante prolongée, des entretiens semi-directifs menés auprès d’acteurs locaux (habitants, responsables associatifs, experts et professionnels), ainsi qu’une analyse documentaire et cartographique multi-échelle. L’ensemble de ces matériaux a permis de déconstruire les narratifs dominants et d’ancrer l’évaluation dans une lecture systémique et située du territoire. Elle aboutit à la création du SEDMUS (Système d’Évaluation de la Durabilité Micro-Urbaine Saharienne), un cadre souple, évolutif et appropriable, structuré autour de 27 indicateurs qualitatifs distinctifs, chacun évalué par une grille analytique détaillée reposant sur une série de questions contextuelles. Ce système rompt avec les logiques d’accumulation d’indicateurs quantitatifs, souvent illisibles, et propose une lecture intégrée des trajectoires urbaines, en valorisant les représentations habitantes, les pratiques vernaculaires et les arbitrages locaux.
L’expérimentation du SEDMUS à Tafilelt révèle une durabilité ambivalente : d’un côté, des efforts tangibles en matière d’adaptation climatique, de valorisation patrimoniale et d’innovation sociale ; de l’autre, des fragilités systémiques longtemps invisibilisées, révélant les limites d’un récit dominant trop homogénéisé.
Ces résultats appellent à repenser l’évaluation de la durabilité urbaine dans les territoires Sahariens. Plutôt que de reproduire des modèles importés, fondés sur des indicateurs techniques et quantitatifs souvent inapplicables, cette thèse plaide pour une lecture contextuelle, évolutive et qualitative de la durabilité. Le cas de Tafilelt démontre l’importance de dépasser les logiques de communication et d’image, au profit d’une évaluation fondée sur les usages, les besoins réels, et la capacité d’un territoire à construire ses propres formes de résilience. L’objectif n’est pas de disqualifier le projet, mais de construire un outil d’évaluation capable de détecter les véritables dysfonctionnements et de proposer des mesures correctives concrètes pour accompagner Tafilelt — et d’autres quartiers sahariens aux dynamiques similaires — dans leur trajectoire vers une meilleure qualité en milieu urbain.